Broussailles

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Il s’avance dans le studio de radio à l’invitation du présentateur. Les murs insonorisés et la lumière artificielle de la pièce le mettent mal à l’aise, si loin des forêts bruissant de toute part qu’il affectionne tant. Cependant il apprécie assez ce journaliste et ses efforts de vulgarisation pour prendre sur lui. Rappel des consignes d’usage, attention aux distances micro, derniers réglages de l’ingé son, toujours bizarre d’entendre sa propre voix dans le casque, la carafe d’eau qui ne servira que pendant les illustrations sonores, quelques plaisanteries, et le générique déboule déjà dans les casques : l’émission commence.

Les auditeurs salués, l’invité présenté, l’interviewer entre dans le vif du sujet.

— Vous êtes venu pour nous parler d’un projet tout à la fois scientifique et pédagogique résumé par votre thèse intitulée…

— « Pédagogie et conservation des populations de serpents : Étude et identification des priorités de conservation ».

— Sous-titré « Le Peuple des Broussailles ». Avant de nous présenter ce peuple, pouvez-vous nous traduire ce titre ?

Le présentateur se moque gentiment : il joue à la perfection le béotien, rôle d’autant plus dur à tenir qu’il peut se vanter d’avoir lu intégralement son pavé de thésard.

— Il s’agit tout simplement de présenter aux enfants et à leurs parents les richesses que recèlent les broussailles et expliquer à ce public comment les conserver.

***

Le soleil pèse sur l’horizon, comme pour finir d’étouffer cette journée qui n’a pas connu le moindre souffle d’air. Les branches des buissons grésillent au moindre frôlement, se répandant en graines et en brindilles. Par cette chaleur, même les cigales font la sieste. Seules les colonnes de fourmis s’activent encore et toujours. Accroupi, l’enfant essaie de reconnaître les ouvrières des guerrières, sans grand succès : il ignore encore que les protectrices de la fourmilière n’en sortent qu’en cas d’extrême urgence. N’empêche, le spectacle des carapaces luisant à la lumière estivale le fascine. Les articulations tricotent, s’arrêtent, les antennes se dressent, tournent, les corps repartent, petit monde intraterrestre. À l’écart de cette frénésie un scarabée se traîne au ralenti : écrasé de chaleur. Des nuances de bleu, de vert sombre, de mauve jouent sur sa carapace qu’un adulte aurait trop vite dite noire. Le bambin profite lui de tout l’été pour découvrir les mille merveilles du maquis. Il relève la tête : un bruit, presque imperceptible. Un froissement. Deux billes jaunes d’or sont posées dans le sable. Le garçonnet reconnaît la matière : Papy possède un solitaire tout en pierres demi-précieuses. Comment une chose peut-elle n’être qu’à moitié précieuse ? Les jolies « œil de chat » devant lui ne font pas tant de mystères : elles luisent doucement malgré la poussière, parfaitement symétriques, une petite flamme blanche en leur centre. Pourquoi ne les a-t-il pas vues plus tôt ? Pas grave, maintenant il va les rapporter à Mamy : des bijoux de princesse. Pas de reine, les reines sont méchantes, Mamy est gentille comme une princesse. L’enfant sourit d’avance du plaisir qu’il va offrir. Il tend la main pour se saisir de sa trouvaille. Les joyaux s’envolent, portés par un triangle de sable au bout d’un ruban tigré. La surprise le renverse dans un buisson. Il pleure de ces pleurs panique de gosse, appelle sa maman, se relève malgré les branchages qui le retiennent, trébuche sur le serpent déguisé en branche pour le manger tout cru, s’écroule de tout son long dans la crasse. Un oiseau s’envole loin de tout ce chahut.

***

— Vous voulez réhabiliter les broussailles en brisant l’association « broussaille – incendies », mais vous ne ferez pas oublier que l’essentiel de votre travail de recherche porte sur les serpents.

— Je ne m’en cache pas, bien au contraire ! Malheureusement, de nombreuses espèces souffrent de la disparition de cet entre-deux, ni tout à fait forêt sauvage ni jardin domestiqué. Les serpents occupent dans ce cadre une place tristement privilégiée puisque bien souvent ils servent de prétexte à la dégradation de ces espaces.

— Vous n’avez pas peur de rebuter les gens en tirant une nouvelle sonnette d’alarme ?

— Dilemme ! D’un côté, la moindre action proposée est accusée de culpabilisation. De l’autre, le public se désole à chaque annonce d’espèce disparue. Ce paradoxe ne cesse de me surprendre : l’écologie et la biodiversité figurent parmi les premiers sujets de préoccupation de nos contemporains. Pourtant il ne faudrait surtout pas déranger les habitudes avec quelques mesures simples et applicables pour sauvegarder la faune de leur région. Je n’ai pas de solution consensuelle, alors j’essaie simplement de faire entendre mon message. Tant pis si ça manque de subtilité.

— Vous êtes ce qu’on appelle maintenant un lanceur d’alerte.

— Voilà, ça sonne mieux que « Metteur de pieds dans le plat » !

***

Il sursaute. On le secoue. Mamy est penchée, très pâle.

— Chaton, tu vas bien ?

— Oui… J’ai mal à la tête…

— Tu as une grosse bosse sur le front, tu as dû tomber et te cogner.

Tout lui revient : les deux yeux dans le sable, l’attaque, la peur.

— Le serpent, Mamy, le serpent !

— Du calme, mon chéri, du calme. Il n’y a pas de serpent.

— Il m’a attaqué !

Mamy semble un peu inquiète tout de même.

— Montre-moi tes mains.

Elle les prend, les inspecte, s’arrête sur chaque tache plus sombre. Son doigt glisse sur la peau du petit garçon qui s’apaise peu à peu. Elle poursuit son examen en remontant le long des bras, en scrutant chaque centimètre de peau, dans le cou, sous les yeux. Les regards se croisent.

— Tu n’as rien du tout. Rentrons.

Il suit sa grand-mère. Elle lui promet un copieux goûter arrosé de cette citronnade qu’il aime tant et dont elle a le secret. Il écoute d’une oreille distraite : un caillou le gêne dans sa chaussure. Arrivé sur le perron de la grande maison, il retire la basket et la retourne pour se débarrasser de l’intrus. Un superbe œil de chat atterrit dans les graviers.

***

— Ce peuple des broussailles que vous défendez se compose d’insectes, de rongeurs et de reptiles, autant de bêtes qu’on considère nuisibles.

— Dérangeantes, pas nuisibles. Chaque animal joue un rôle dans un écosystème, a minima en occupant une place dans la chaîne alimentaire. Bien souvent nous ignorons ce rôle, et nous ne voyons que le désagrément que nous apporte l’animal. Désagrément parfois simplement esthétique ! Pourtant toute la nature ne peut pas ressembler à un jardin à la française.

— Vous n’allez pas demander à ce qu’on adopte des cloportes et des serpents ?

— Bien au contraire, je prône un fervent partisan du chacun chez soi, ce à quoi l’Homme s’est toujours refusé jusqu’ici en empiétant progressivement sur les habitats d’une multitude d’espèces. En Indonésie, si vous rasez une forêt vous voyez immédiatement la population d’orangs-outans diminuer. En France, nous n’avons pas de grands singes mais des niches écologiques disparaissent tous les jours.

— J’aime beaucoup votre passage sur les terrains viabilisés.

— Celui où je demande comment on peut dire d’une colline recouverte d’asphalte qu’elle est « viabilisée » ? Je trouve le raisonnement de civilisation par le goudron extraordinaire, en effet : poussé jusqu’à l’absurde, les plages bretonnes n’ont jamais été aussi prospères que lors des marées noires ! Sauf qu’elles dérangent le tourisme et là…

***

Le jeune homme s’approche du vilain muret qui entoure désormais le jardin familial. Les parpaings arriment au sol un filet d’acier tendu de griffes métalliques. La nausée, une envie de crier, de détruire tout ce béton, empêchent les larmes de sortir. Il s’accroche aux mailles du grillage et scrute le champ de ruines depuis longtemps nettoyé par le promoteur. Il ne reste rien. Il espère que ses amis d’enfance n’ont pas été engloutis sous les allées goudronnées du lotissement champignon. Ont-ils compris ce qui se passait ? Ont-ils eu le temps de fuir ? Pour où ? Le sirocco ne lui apporte aucune réponse, juste quelques grains de sable qui crissent entre ses dents. Il se détourne de cette ville qui en a rasé tant d’autres, quand il pleure tout à coup pour de bon : un accroc dans la clôture retient encore une mue de serpent.

***

— Nous arrivons au terme de notre émission. Comment souhaiteriez-vous la conclure ?

— En rappelant que la préservation des espèces n’est pas qu’une lubie de scientifique mais bien un enjeu global pour toute l’humanité qui se décide aussi à notre porte. La nature ici déploie moins de majesté que sous d’autres latitudes. Nous n’avons pas de tigres, d’ours polaires ou d’orang-outan ; cette modestie ne doit pas dévaloriser notre faune : nos broussailles représentent une richesse précieuse en termes de biodiversité. Nous y trouverons peut-être ces médicaments que l’on cherche sur les rives de l’Amazone.

— Un conseil de préservation qui sert de fil conducteur à votre excellent ouvrage – dont les bénéfices sont intégralement reversés à des associations environnementales locales. J’en rappelle les références pour nos auditeurs…

***

Il accroche son manteau à la patère, toujours un peu contrarié. Il sait d’expérience que son argument utilitariste de fin d’entretien marque toujours les esprits, même s’il préférerait ne pas y avoir recours. Préserver pour exploiter n’est pas une fin en soit. Il vide ses poches sur le buffet pour récupérer l’œil-de-chat avec lequel il commence à jouer machinalement. Ses pas l’amènent dans le grand jardin envahi de verdure.

— Tu as l’air soucieux.

Il marmonne un vague acquiescement.

— Je t’ai écouté. Bonne prestation.

Nouveau grognement. Le scientifique contemple les reflets de la gemme entre ses doigts.

— Cet objet ne t’engage à rien, tu le sais.

— Tu me l’as offerte après m’avoir soigné quand j’étais gamin. Je me sens redevable.

— Tu ne l’es pas. Ne sois pas agacé. Bien sûr tu aimerais faire plus. Vous autres, vous voulez toujours faire plus, accomplir de grandes choses. Profite déjà de cette belle soirée avec nous.

Sur la souche, la vipère s’écarte un peu. Le follet tapote la place libérée et invite de la tête son grand ami humain à le rejoindre. Le serpent se love entre deux pour mieux prendre le soleil. Ses écailles brunes sont tellement gorgées de soleil qu’elles en paraissent dorées. Le reptile pose sa tête sur la cuisse du lutin comme un vieux chien affectueux.

— Tu n’as donc aucune dignité ?

Elle ignore le sermon pour se concentrer sur les gratouillis que lui administre son maître.

— Après ton émission, ils ont diffusé un très beau concert. J’espère que celui que nous ont préparé les grillons te plaira.

Les deux vieux amis se sourient tandis que les lucioles éclairent leurs cousins.

Broussailles en été

Mylene1971 / Pixabay

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1 Commentaire

  1. JM

    Très jolie nouvelle. Quelques images d’enfant dans le jardin ! l’ensemble bien romancé ! réussi .

    Répondre

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