Et dans la rouille, un diamant

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— Allez, allez, remue-toi !

Qu’est-ce qui peut bien occuper un ado de quinze ans en 1993 pour qu’un samedi soir d’été, ses parents lui demandent de se préparer à partir ? Aucun souvenir. Je n’ai pas de console, ce qui ne m’empêche pas d’être un grand mou comme beaucoup de gamins de mon âge dès qu’il s’agit de faire autre chose que ce dont j’ai envie.

Et là j’ai pas trop envie. Mes parents m’emmènent à un concert ; aucune idée de qui joue ce soir : motivation aux oubliettes. Le spectacle se déroule dans le cadre d’un festival régional, partout sur la côte. Des fois les artistes sont connus : Michel Jonasz, Kassav… Demain on va même voir Johnny ! Le Johnny Halliday ! Pas que nous soyons des fans absolus du rocker, mais comme dit mon père, « c’est l’occasion de découvrir ce qu’il donne ».

Perso, j’aurais préféré aller écouter James Brown, en plus c’était gratuit, mais les échos de l’organisation n’étaient pas élogieux… Finalement, la sono était tellement puissante que tout le concert (en plein air) nous parvenait à deux kilomètres de distance. Et effectivement, pas de regrets : la qualité pâlissait en regard de la légende d’autrefois.

Pourtant ce soir, inconnue au bataillon. Ma mère n’arrête pas de me répéter : « mais si, enfin, tu sais qui c’est, c’est elle qui… » Et de fredonner… ce qui ne m’aide pas trop car enfin elle ne chante pas très bien, ma maman.

Nous montons dans la voiture et suivons les indications non pas du GPS, qui n’existe pas encore pour les particuliers, mais de la carte routière… car le concert a lieu en dehors de la ville, et pas dans la salle de spectacle du coin. Nous roulons quelques kilomètres, et la départementale nous fait longer une sorte d’usine, même pas une zone industrielle. Tandis que je regarde le paysage d’un air absent, derrière le volant se mêlent étonnement, interrogation, agacement.

— Mais c’est où ? Y a rien par là…

Je hasarde :

— C’était pas le chapiteau, là ?
— C’est pas possible, voyons.

L’incrédulité dans la voix de ma mère traduit moins son exaspération de m’entendre proférer « des âneries » que de ne pas trouver notre destination. Ou plutôt, de l’avoir trouvée ; elle est déçue, et refuse encore d’admettre que c’est ici. Mon père renchérit toutefois sans conviction :

— Y a quand même pas mal de voitures.

Je m’écrie :

— Là, une affiche du festival !
— Les yeux qu’il a, lui… maugrée mon père comme à chaque fois que je repère une indication sur la route.

En effet, un bout de papier a été collé sur deux lattes de bois, le tout fixé à un poteau d’un mètre de haut, pointant sur l’entrée du fameux parking d’usine où trône l’improbable chapiteau. Faut-il le préciser : l’ensemble évoque un seul mot, « minable ».

Je ne sais plus qui conduit, mais on se gare et ça vitupère devant l’indignité du tableau. « Mais comment peut-elle accepter ça ? Non mais franchement, tu as vu ça… »

Un petit cinémar dans une petite ville des Etats-Unis

L’endroit ne ressemblait pas du tout à la photo, mais le tout avait la même petitesse un peu triste.

J’écoute, sans trop m’émouvoir : je reste dans ma bulle molle d’ado, peu malmenée par ce que je découvre. Bon, d’accord, c’est un parking, pas trop décrépi, et le chapiteau… bah c’est un chapiteau de cirque, quoi, comme les villes en louent pour héberger des manifestations. Ouais, tout ça est à des kilomètres du centre, paumé dans une périphérie de village de campagne. Je ne connais pas encore les expressions un peu méprisantes de « vieille gloriole » et autres « has been », par contre, j’excelle dans ces longs soupirs mentaux de lassitude, « encore un truc bof auquel mes parents me traînent “pour ma culture” et que plus personne ne connaît aujourd’hui… boarf ». Quinze ans, vous dis-je. Incapable de se dire que « plus personne » et un parking plein des voitures de spectateurs dans une petite ville de province constituent des notions incompatibles.

Et le concert commence. Une femme, la cinquantaine peut-être, son groupe avec elle — un second guitariste, un bassiste, un batteur ? Peut-être. Aucun souvenir. Malgré l’acoustique affreuse que peuvent fournir les parois de toile cirée d’un chapiteau, je reconnais sans doute quelques titres, comme quoi ma mère avait raison : cette chanteuse passe parfois à la radio, ou alors je l’ai entendue sur l’autoradio qui déroule les cassettes copiées depuis nos vinyles des années 70. Soudain, le scandale : les plombs sautent. Deux lumières prennent aussitôt le relais : l’organisation n’a pas TOUT raté, la sécurité est encore un minimum assurée grâce au groupe électrogène qui ronronne, ou plutôt grogne, à l’extérieur de cette salle d’exception…

Des roadies viennent éclairer à la lampe de poche « la star », pour éviter qu’elle ne chute du podium de dix mètres sur cinq, pour aider ses musiciens à rejoindre les coulisses. Précaution un peu inutile : les spots de secours pour le public écrasent tout autant la scène. D’une lueur blafarde, crue, qui aplatit tout, sans poésie, sans danger pourtant. Quelques minutes passent, dans le brouhaha de la foule mécontente. La chanteuse revient, explique — dans un français tout à fait convenable — que les techniciens font leur maximum et qu’en attendant elle va continuer à jouer, en acoustique, accompagnée de son groupe. Las, les échos de la salle amplifient les instruments mais noient sa voix… Des gens se dirigent vers la sortie ; du moins essaient-ils, car d’autres spectateurs les retiennent. Je rêve ou ils commencent à se bagarrer ? Peut-être pas tout à fait mais le ton monte. La chanteuse s’interrompt et enjoint au calme, insistant : ce n’est pas grave, laissez, laissez. Toute petite voix tranquille, souriante. Je ne sais toujours pas qui c’est mais faut reconnaître qu’elle a du cran.

Assez d’ailleurs pour se rendre à l’évidence. L’électricité ne revient pas, personne ne l’entend elle et son répertoire comporte trop peu d’instrumentaux pour tenir tout ce qui reste du concert. Surtout, les gens sont venus pour l’écouter chanter — je le comprends confusément aux commentaires de nos voisins, de mes parents. Alors elle retourne avec ses musiciens en coulisse et reparaît quelques instants après. Elle se place devant son micro, va pour parler, sourit et fait un pas de côté. Tout le monde rit, avant de se taire. Qui est cette femme capable d’imposer un silence adorateur à quelques centaines de personnes d’un simple pas ?

Elle présente de nouvelles excuses, nous assure que les techniciens de la ville déploient tous leurs efforts pour rétablir le courant et qu’en attendant, elle va continuer à chanter. Seule. A capella. Je suis estomaqué : dans une salle classique, ou une église, ce serait déjà culotté, mais… ici ? Sur scène, l’inconnue introduit son prochain morceau : une chanson française, d’un grand auteur — dont le nom m’échappe autant que le sien.

Alors, dans un chapiteau d’Étaples-sur-Mer, en attendant que l’électricité revienne, Joan Baez chante Le Déserteur a capella.

[Cet enregistrement n’est pas celui que j’ai vécu ; Joan Baez m’y bouleverse tout autant aux larmes. Merci Papa, merci Maman de m’avoir « traîné ».]

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